Tag Archives: Littérature anglaise

Mariana

Voilà déjà une dizaine de jours que j’ai terminé Mariana. Je l’ai tellement aimé que j’aurais pu m’y replonger sitôt la dernière page tournée. Comme je l’ai déjà mentionné dans mon billet précédent, l’intrigue se place autour de Mary, notre personnage principal. Nous faisons sa connaissance alors qu’elle n’est qu’une enfant vivant à Londres avec sa mère et son oncle, et dont les pensées restent occupées en permanence par l’idée de retourner passer ses vacances dans la maison de campagne familiale, en compagnie de ses cousins. Pour Mary, Charbury est une sorte de paradis où une énergie nouvelle s’empare d’elle, stimulée par la beauté de la nature ainsi que la perspective de prendre part aux prochaines extravagances de son cousin Denys dont elle est secrètement amoureuse.

Les années passent, et si dans un premier temps beaucoup des évènements que nous vivons avec Mary se déroulent à la campagne, c’est moins le cas ensuite, où nous suivons notre héroïne à Londres ou ailleurs. La nostalgie de l’enfance prend peu à peu place dans le coeur de Mary, et j’ai à ce titre beaucoup aimé la scène à la fin du roman qui dépeint assez bien le décalage entre l’idée que l’on se fait des choses lorsque l’on n’est qu’un enfant et celle que l’on a une fois adulte. Chacun des passages relatés par Monica Dickens témoignent à merveille de l’évolution physique et psychologique de son héroïne, des étapes et moments charnières de son apprentissage d’abord de jeune fille, puis de jeune femme. Ainsi, nous vivons en même temps qu’elle ses premiers émois amoureux, les premières déceptions qui suivront, ses questionnements quant à son éducation et son choix d’entrer dans une école d’art dramatique pour finalement se retrouver à Paris, lieu d’autres découvertes, de liberté et d’autres leçons qui l’aideront à découvrir qui elle est et qui elle souhaite devenir.

“All one could do was to get on with the one job that nobody else could do,

the job of being oneself” (p.295)

Mary est un personnage particulièrement humain dans ses réactions, ses questionnements, son insouciance, dans sa passivité parfois également, tout comme dans sa spontanéité si rafraîchissante. Elle n’a rien d’extraordinaire, et pourtant elle est unique, comme la plupart d’entre nous. Le roman ne manque pas d’humour, et il est souvent coloré par des personnages secondaires plutôt bien croqués. Je pense bien entendu à l’oncle Geoffrey qui partage son temps entre des siestes prolongées, des extravagances nocturnes et son métier d’acteur. La scène où il emmène Mary pour dîner est une de mes favorites, pour la complicité que tous deux partagent, mais aussi pour la scène qui la clôture. D’autres ressorts comiques jalonnent le roman, allégeant tour à tour le récit tout en lui donnant du rythme. Je pense par exemple à l’horrible professeur d’art dramatique, ou encore la cliente américaine de la mère de Mary dont les visites londoniennes ne manquent pas de faire sourire le lecteur (mais pas uniquement).

Mariana est un roman parfait pour cette période printanière, où l’amour de la nature, la nostalgie de l’enfance et le passage à l’âge adulte cohabitent en toute harmonie et participent ensemble à la construction d’un personnage délicieux qui restera à vos côtés longtemps, peu importe votre âge. Si vous lisez en anglais, ne vous en privez pas ! D’autant qu’il est édité par la merveilleuse maison d’édition Persephone dont chacune des publications est réalisée avec le plus grand soin. J’espère qu’il sera un jour traduit en français car il gagne vraiment à être connu.

English spring

David Hockney

Je ne sais pas d’où vous lisez ces mots, mais d’où je les écris, il semblerait que le printemps se soit installé ! Enfin ! En Belgique nous attendons toujours la pluie comme une fatalité, mais ces deux dernières semaines ont été si agréablement ensoleillées que j’ai envie de rester optimiste, et de croire que les beaux jours sont enfin arrivés. Peut-être cela les fera-t-il rester ? Cela m’a donné envie de me plonger dans Mariana de Monica Dickens, un roman se déroulant dans les années 30, issu de ma petite collection de livres de la maison d’édition londonienne Persephone Books dont j’ai déjà parlé plusieurs fois ici. J’en suis actuellement à la moitié, et ma lecture est un réel enchantement. On y rencontre Mary alors qu’elle n’est qu’enfant et nous raconte avec émerveillement ses étés passés à Charbury, dans la maison de campagne familiale en compagnie de ses oncles et tantes, cousins et cousines. Monica Dickens arrive parfaitement à évoquer ces souvenirs de l’enfance empreints de nostalgie, en nous détaillant quelques scènes de la vie quotidienne, tout en évoquant à merveille la campagne anglaise qui semble toujours regorger de buissons où se cacher et de petits ruisseaux où se rafraîchir.

L’ensemble de l’intrigue ne se déroule pourtant pas à Charbury. Mary vit le reste de l’année à Londres, en compagnie de sa mère, une femme indépendante enseignant la couture, et de son oncle Geoffrey, un acteur de théâtre à la personnalité désinvolte et délicieusement excentrique, qui ne devait s’installer chez les Shannon que pour quelques mois, mais qui n’est finalement jamais parti. Les premières années relatées par le roman sont rythmées par les mois que Mary passe à l’école et les moments en famille à Charbury (je retiens une merveilleuse scène se déroulant à Noël). Peu importe que notre enfance ait été très différente de celle de Mary, Monica Dickens arrive tellement bien à décrire ces sentiments de nostalgie, qu’il est très aisé de nous les approprier. A travers son écriture et l’enfance de Mary, c’est la nôtre que nous réexplorons, en la fantasmant tout en nous languissant d’imaginer ce qu’aurait pu être une enfance entre Londres et la campagne anglaise au cours de ces années-là. A côté de ces passages flamboyants de nostalgie, nous assistons à l’évolution de Mary, de son enfance à l’adolescence puis en tant que jeune femme. Je suis très curieuse de connaître le dénouement du roman, et voir quelle femme cette héroïne attachante est devenue. Mariana est le roman parfait pour cette période printanière, et je n’ai qu’une hâte, c’est de m’y replonger, tout en espérant quand même ne pas le terminer trop rapidement… Et vous, quelle sera votre lecture du weekend ?

Cette sacrée vertu

miss-pettigrew2Je ne pense pas que vous me contredirez quand je dis que ce début d’année manque un peu de couleur et d’entrain. Pour cela, la lectrice que je suis ne connait qu’un seul remède : se plonger dans une comédie à l’anglaise, aux dialogues piquants et personnages hauts en couleurs. Puisque je me suis mis dans la tête de lire tous les livres de ma collection Persephone, je suis allée y jeter un oeil et me suis dit que Miss Pettigrew lives for a day devrait remplir tous les critères requis, et je ne me suis pas trompée !

Ce petit roman est une comédie bourrée de charme et d’humour. Nous y faisons la connaissance de Miss Pettigrew, fille de pasteur ayant toujours vécu très sobrement, et exerçant sans grande conviction la profession de gouvernante. Le roman débute alors qu’elle se rend pour 10 heures précises chez Miss Lafosse afin de lui proposer ses services, loin de se douter que cette journée changera toute sa vie. Chaque chapitre se concentre sur une durée déterminée et raconte chacun des moments rythmant la journée de Miss Pettigrew. En faisant la rencontre de Miss Lafosse, c’est toute sa façon d’envisager la vie qui se trouve bouleversée.  Cette jeune artiste aux multiples prétendants prend la vie avec légèreté, passant outre les convenances et les apparences. Pour elle, Miss Pettigrew est avant tout une personne avant d’être une femme d’une quarantaine d’années à l’apparence austère et mal assurée. Et elle arrive à point nommé pour la sauver d’une situation délicate, que demander de plus ? Miss Pettigrew tente à plusieurs reprises de faire savoir à Miss Lafosse qu’elle est en réalité présente pour le poste de gouvernante, mais les visites se succèdent, et petit à petit notre gouvernante laisse libre court à sa verve et son imagination jusque là insoupçonnées. Au fil des heures, elle se découvre une autre femme, se prend à rêver d’un quotidien plus coloré et glamour que le sien mais surtout décide de profiter de chaque minute de cette extravagante journée !

Ce petit roman est un vrai délice, comme une praline finement élaborée chez un chocolatier de renom. C’est une gourmandise qui se savoure, un concentré de bonheur et de bonne humeur qui n’occulte pas pour autant le goût légèrement amer du chocolat. Les dialogues sont drôles et mordants, les personnages et les lieux sont parfaitement incarnés, et le tout dans une économie de mots plutôt remarquable. Le rythme soutenu enrobe le tout et nous donne un roman jubilatoire porteur d’un joli message d’espoir. L’idée qu’il n’est jamais trop tard pour ouvrir ses horizons et changer de vie est libératrice, tant pour Miss Pettigrew que pour le lecteur qui se sentirait oppressé dans son quotidien.

Il était très touchant d’assister à la naissance de l’amitié entre les deux femmes, de voir que peu importe leurs vies et leurs éducations diamétralement opposées, une belle complicité peut voir le jour et une affection sincère se développer. Mais l’ensemble n’est pas pour autant recouvert de sucre et dans son roman, Winifred Watson nous dresse avant tout le portrait de deux femmes (et même trois si l’on compte Edythe, une amie de Miss Lafosse), les places qu’elles occupent dans la société de l’époque (le roman se déroule dans les années 30), les contraintes qui s’imposent à elles et les indispensables compromis qui les accompagnent. On ne sait pas non plus s’il y aura d’autres journées comme celle-ci pour Miss Pettigrew, le sentiment libérateur et de nouveauté est quelque chose d’éphémère, et même si celle-ci commence une nouvelle vie davantage à son image, comme le titre l’indique, il est peu probable qu’elle revive une expérience aussi intense. Ce parfait dosage et les réflexions qu’il amène en dépit de sa longueur, font que ce roman est loin d’être uniquement un divertissement, bien qu’il n’en demeure pas moins un merveilleux roman “feelgood” qui arrive parfaitement à retranscrire l’euphorie ressentie par Miss Pettigrew. Bref, j’ai adoré, et je vous le recommande mille fois. Le roman n’est plus édité en français (quel dommage !) mais il devrait être possible de le dénicher d’occasion. En anglais, il est disponible chez la merveilleuse maison d’édition Persephone Books

De mon côté, je vais aller redécouvrir l’adaptation du roman réalisée il y a quelques années avec Frances McDormand et Amy Adams. C’est un film qui m’avait beaucoup plu à l’époque, mais que je suis curieuse de revoir maintenant que j’ai lu le roman dont il est tiré !

2

Quand rentrent les marins

product_9782070458134_195x320Il y a quelques semaines j’ai découvert la plume d’Angela Huth et cette découverte fut passionnante. Si vous n’avez encore rien lu d’Angela Huth, je ne peux que vous recommander de vous plonger sans plus attendre dans Quand rentrent les marins qui suit la vie de deux amies depuis leur enfance. Myrtle et Annie sont deux femmes de pêcheurs, et si leur quotidien au sein d’une petite ville côtière d’Ecosse rythmée par son port les rapproche, leur façon d’envisager la vie et leurs relations familiales ou amoureuses se révèlent très différentes.

Myrtle est calme et discrète. Elle mène une existence sans histoire, dans un quotidien simple et confortable, aux côtés d’un mari aimant. Annie est beaucoup plus désinvolte et se comporte la plupart du temps de façon égoïste avec son entourage, imposant ses humeurs et desideratas comme bon lui semble. On a souvent l’impression que l’amitié ainsi que la bienveillance dont Myrtle fait preuve à son égard sont des choses qu’elle considère comme acquises, à la façon de ses caprices matériels qui ne sont d’ailleurs pas sans mettre son mari dans des situations délicates.

L’histoire n’a a priori rien d’extraordinaire en elle-même, mais j’aime ces romans où rien ne se passe, où tout se joue dans l’étude psychologique des personnages. Angela Huth dresse le portrait de deux femmes qu’à la fois tout oppose et tout rapproche. En alternant le passé et le présent, elle sonde l’intime et l’inavoué, et explore avec beaucoup de délicatesse la vie de ses héroïnes ainsi que la relation qui les noue. L’amitié et ce qui la jalonne est au coeur du roman. Quels sont les éléments qui la définissent ? Un passé commun suffit-il à maintenir à flots les liens au présent ? Quelles en sont les limites ? Doit-elle nous apporter autant que l’on donne ? Angela Huth aborde également avec beaucoup de sensibilité la question du deuil, celle de l’amour, ou plutôt celle des amours qui viennent nourrir une seule et même vie. Myrtle est une héroïne extraordinaire, une force tranquille dont la retenue et l’humilité forcent l’admiration. Annie génère des sentiments beaucoup plus ambivalents. Ses défauts nous la rendent plus humaine, mais ils font également d’elle quelqu’un de peu aimable dont on décèle rapidement la mauvaise foi et l’attitude faussement insouciante sur laquelle elle joue sans cesse et qui lui vaut beaucoup trop d’excuses.

Quand rentrent les marins est un roman de personnages, mais c’est également un roman d’ambiance. Angela Huth retranscrit à merveille l’atmosphère qui enveloppe cette petite ville de pêche battue sans relâche par les vents écossais. On voit le sel qui vient se coller aux mèches de cheveux, on sent l’odeur du poisson qui accompagne le retour des marins chez eux, le vent nous met le rouge aux joues et nous coupe le souffle. Mais la pureté de l’air et le goût des choses essentielles nous revigorent aussi. L’auteur dépeint la rudesse de la vie de ses personnages sans les priver des joies qui l’accompagnent, même si tous n’ont pas les armes pour les saisir et en profiter.

Si je devais toutefois tempérer mon enthousiasme, j’évoquerais le côté un peu trop appuyé des qualités de Myrtle qui viennent parfois de façon peu subtile nourrir les défauts d’Annie, formant une opposition entre les deux qui devient moins intéressante à suivre. J’ai également trouvé la dernière partie du roman moins maîtrisée et plus faible au niveau de l’intrigue, mais ce sont là des petites imperfections qui restent pour moi secondaires, et qui n’ont en rien entravé mon plaisir de lecture ni mon envie de vous le recommander sans aucune hésitation.

Je vous laisse avec ce court passage qui témoigne de la beauté et la justesse de l’écriture de l’auteur : “L’univers des marins est un monde coupé de tout, dont les réalités sont inconcevables pour quiconque n’est jamais resté plusieurs jours dans un navire aux relents de poisson tanguant solitaire sur les vagues ; un monde où les heures de loisirs se déroulent forcément dans des quartiers aussi exigus que peu ragoûtants, avec en permanence des odeurs de vieille friture et de corps pas lavés. Lorsqu’ils rentrent chez eux, les hommes veulent oublier tout cela. Ils veulent chasser de leur esprit la sauvagerie des tempêtes qui s’acharnent à détruire le bateau, le ballottant sans merci d’une vague colossale à une autre, inondant les ponts et les hommes avec obstination, les laissant transis de froid, épuisés, engourdis, mais tenant toujours bon. Ils n’ont aucun désir de se rappeler ces disputes, ces accès de colère advenus loin de leurs foyers sous un ciel étranger, cette écoeurante déception provoquée par des prises trop maigres. Les pêcheurs tiennent à ce que leur vie demeure cloisonnée, quitte à en tenir parfois leurs femmes à l’écart.”

Hotel du lac

41gr7kizr8lJ’ai ramené ce court roman lors de mon dernier séjour à Londres, impossible de passer à côté puisqu’il était mis en avant dans quasiment toutes les librairies. Le décès de l’auteur quelques mois plus tôt a généré un nouvel engouement pour son oeuvre qui est en cours de réédition (en anglais du moins). Je ne connaissais Anita Brookner que de nom, et c’est cette nouvelle mise au devant de la scène qui m’a invitée à m’intéresser plus précisément à ses romans, et à Hotel du lac en particulier. Il était donc sur ma liste de romans à ramener de mon voyage, et quel plaisir de le voir si joliment mis en scène dans les grandes vitrines du Waterstones de Piccadilly. La librairie en faisait sans conteste sa recommandation pour cet été, et ce n’était pas la seule. J’ai donc décidé de ne pas trop tarder pour le découvrir. Le roman se déroulant à la toute fin de l’été, il n’y avait finalement pas de meilleure période que cette fin de mois de septembre ensoleillée pour m’y plonger.

Edith Hope, une femme d’une trentaine d’années, célibataire un peu banale, et auteure de romances plutôt appréciées du public, séjourne dans un hôtel au bord d’un lac en Suisse. La saison estivale touche à sa fin, et les résidents de l’hôtel se font rares. Seuls ceux dont le quotidien n’est pas soumis aux impératifs d’une vie active traditionnelle demeurent. Entre eux, se crée rapidement ce lien de connivence propre aux personnes ayant pour seul point commun de séjourner sous le même toit. Dès les premières pages, nous savons qu’Edith n’a pas choisi de se rendre de son plein gré à l’hôtel du lac, mais qu’elle y a été envoyée de force par une amie, après avoir été au coeur de mésaventures dont nous n’aurons connaissance que plus tard dans le roman. Elle se dit qu’elle profitera de ce séjour forcé pour avancer sur son prochain roman, mais les autres résidents lui offrent rapidement une distraction opportune, et elle se prend au jeu de découvrir ce qui se cache derrière ces personnalités plutôt énigmatiques.

L’écriture d’Anita Brookner est belle et évocative. Elle a le sens de la formule, ses phrases s’articulent brillamment et créent une atmosphère très particulière, feutrée, où seuls les sons des poignées de porte, celui des tasses à thé ou des couverts se font entendre, à l’exception peut-être de la volubile et extravagante Mrs Pusey dont le véritable âge intrigue beaucoup notre héroïne. On a parfois l’impression de se trouver dans un roman d’Agatha Christie, à attendre allègrement les identités de la victime et du tueur. Mais ce huis-clos est avant tout le moyen pour l’auteur d’évoquer différentes facettes de la féminité, et de se questionner sur le statut et le rôle de la femme à l’époque. Que signifie être une femme ? Qu’attendent les autres de nous, et doit-on satisfaire à ces attentes ? Le roman date des années 80, mais les personnages qui y circulent semblent appartenir à une autre époque, plus lointaine. Cela ajoute au sentiment de ralenti dans lequel baigne le roman. Peut-être cette impression rend-t-elle compte de la position de transition dans laquelle la femme se trouve encore et questionne la notion d’indépendance qui lui est associée. Anita Brookner alterne entre la première et la troisième personne, un procédé intelligent et mené avec fluidité qui enferme le lecteur dans ce huis-clos particulier, tout en lui donnant un aperçu des pensées de l’héroïne. Certains passages peuvent sembler un peu longs, mais c’est typiquement le genre de roman qui bénéficierait d’une relecture, moins axée sur le dénouement de l’intrigue et l’histoire du personnage principal que sur le développement des idées de l’auteur ainsi que de son écriture. Je vous le recommande chaudement. Le roman n’est plus édité en français, mais il se trouve facilement d’occasion.

Un lieu à soi

51bcdziqxvl-_sx327_bo1204203200_Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire quelques mots sur l’essai A room of one’s own, que j’ai lu il y a quelques mois déjà mais dont je n’ai pas parlé sur mon ancien blog. C’est le premier et le seul texte que j’ai lu de l’auteur à ce jour, et je pense que d’autres découvertes devraient suivre dans un futur plus ou moins proche.

A room of one’s own est un essai rassemblant différentes conférences données par Woolf en 1928 à Cambridge qui avaient pour sujet les femmes et la fiction. Dès les premières phrases, l’auteure tente de définir et de délimiter son sujet. Celui-ci consiste-t-il à évoquer quelques écrivaines reconnues, comme Jane Austen, les soeurs Brontë, Elizabeth Gaskell,… ? Ou s’agit-il plutôt d’évoquer les femmes et ce qu’elles sont ? Ou les femmes et la fiction qu’elles produisent, ou encore les écrits les concernant ? Alors qu’elle se pose ces questions assises sur les bords d’une rivière, Virginia Woolf arrive à la conclusion que tous ces prismes de lectures sont inextricablement liés et rendent ainsi impossible selon elle de dégager une vérité condensée et universelle sur le sujet que tous pourraient admirer indéfiniment sur le manteau de cheminée (p.4).

Ce qu’elle nous offre en revanche, c’est son processus de réflexion qui l’a menée vers l’opinion selon laquelle une femme doit pouvoir disposer d’un revenu propre et d’un lieu à elle si elle souhaite écrire. En énonçant une telle idée, l’auteure met directement le doigt sur les problématiques liées au statut de la femme de l’époque. Woolf se rend d’abord à “Oxbridge”, et y compare notamment les universités dédiées aux femmes à celles réservées aux hommes, en questionnant les moyens dont disposent les unes et les autres et ceux qui en sont à l’origine. Lors d’un passage au British Museum, elle s’interroge sur les conséquences de la pauvreté sur la fiction, sur la façon dont les hommes se sont appropriés la représentation de la femme et pourquoi ils y consacrent tant d’intérêt. Pourquoi l’opinion d’un homme est-elle considérée comme supérieure en raison du simple fait qu’il n’est pas une femme, peu importe son niveau d’éducation ? Lorsqu’elle revient sur l’histoire des femmes dans le monde de l’écriture, elle illustre son propos en inventant une soeur à Shakespeare dotée des mêmes talents que ce dernier et imagine comment de telles capacités auraient évolué pour une femme de l’époque. Un exemple qui donne du poids à son argument et dont l’image marque le lecteur. Elle poursuit l’histoire des femmes écrivaines en le mettant en lien avec l’évolution du statut la femme, pointant de nouveau la problématique de la dépendance financière, du manque de temps et de l’absence de lieu à soi, mais en soulignant également les auteures qui ont été capables de défier ces circonstances peu favorables et de s’adonner à l’écriture : Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë, George Eliot… Elle continue à explorer l’histoire et arrive à ses contemporaines, remarquant que les femmes ne sont plus cantonnées à l’écriture de poésie ou de romans, mais s’attaquent désormais également à des disciplines telles que l’histoire, l’archéologie, la philosophie, la critique, etc. Mais ce n’est pas pour autant que leur écriture soit libérée des préjugés et des restrictions à leur encontre. Pour elle, la liberté intellectuelle est inextricablement liée à l’indépendance matérielle, d’où l’idée d’un lieu à soi et d’un revenu propre comme vecteurs d’émancipation.

Le style imagé de Woolf ainsi que son ton ironique font de cet essai une expérience de lecture aussi plaisante qu’instructive, ce qui n’est sans doute pas étranger à son succès et au rayonnement dont il bénéficie encore aujourd’hui comme l’un des textes fondateurs du féminisme. Ce qui m’a le plus interpellée, et ce à quoi je ne m’attendais pas en lisant Woolf, c’est à quel point l’humour transparait dans les différentes anecdotes qu’elle utilise pour appuyer ses idées. Je pense par exemple à la comparaison des universités par le biais des menus, ce qui peut sembler étrange de prime abord, mais comme elle le souligne si bien : “One cannot think well, love well, sleep well, if one has not dined well.” (p. 23) Ce que les hommes ont apparemment bien compris. Son humour transparait aussi dans certaines des questions soulevées dans le texte, sans en enlever la teneur : “Why does Samuel Butler say, ‘Wise men never say what they think of women’ ? Wise men never say anything else apparently.” (p.37) Et comment ne pas sourire avec elle à l’idée de réunir Austen, les Brontë et Eliot dans une même pièce ? (p.86) J’ai également été séduite par l’association de son cheminement de pensée à ses déambulations entre Oxbridge, Londres, les bords de rivière, les bibliothèques et les salles à manger universitaires. Tout ça en fait un texte hybride, à la frontière de la fiction. On dit souvent de Woolf qu’elle a un style unique, et je commence à comprendre pourquoi.

Avez-vous lu Un lieu à soi ? Ce nouveau titre a été donné par Marie Darrieussecq dans la nouvelle traduction qu’elle a faite de l’essai l’année dernière qui était jusque là édité en français sous le titre Une chambre à soi. Si j’ai un jour la chance de le trouver d’occasion, je serais curieuse d’explorer cette nouvelle traduction.  J’aimerais poursuire ma découverte de l’auteur par Mrs Dalloway, ou peut-être To the lighthouse. Des recommandations ?