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Les intéressants

les-interessantsLes intéressants de Meg Wolitzer retrace la vie d’un groupe d’amis sur une période de 40 ans dans le New York des années 70 jusqu’à nos jours. Julie, Ethan, Ash, Jonah, Goodman et Cathy se rencontrent alors qu’ils ne sont que des adolescents à Spirit-in-the-woods, un camp d’été destiné à accueillir des adolescents souhaitant développer leur fibre artistique. Ash est passionnée de théâtre, Julie se découvre un talent pour la comédie, Ethan a trouvé sa vocation dans l’animation et Cathy dans la danse. Rien ne semble séparer Jonah, le fils d’une célèbre chanteuse folk, de sa guitare, et Goodman quant à lui place ses rêves dans l’architecture. Goodman Wolf est le frère aîné d’Ash, et ensemble ils forment le noyau du groupe autour duquel gravitent les autres. C’est chez eux, au “Labyrinthe”, leur opulente demeure new-yorkaise qu’ils se retrouvent régulièrement durant l’année, une fois les vacances terminées. Julie, issue d’une famille modeste de la banlieue new-yorkaise est fascinée par la vie que mènent les Wolf et n’aspire qu’à une chose, se rapprocher le plus possible de cette famille, et en devenir un membre permanent. Au cours des années suivant leur rencontre, des couples se forment et se séparent, certaines amitiés se consolident, d’autres gardent leur caractère indéfinissable. Alors qu’ils ne sont encore que lycéens, un évènement tragique vient secouer brutalement leur amitié, et comme c’est souvent le cas dans ce genre de situation, des alliances se créent et le maillon le moins solidement attaché au noyau se brise. “Les intéressants”, nom vaniteux donné à leur groupe au cours de l’été de leur rencontre, poursuivent leur vie, grandissent, tirent des leçons de leurs expériences, et entretiennent leur amitié comme on arrose une jolie fleur un peu toxique dont le parfum est si envoûtant qu’il est difficile d’y renoncer. Certains mènent des vies “normales”, d’autres atteignent des sommets. Les uns envient les autres, se laissant aller parfois à franchir le pas de la jalousie malsaine et contre-productive, une jalousie teintée des aspirations déçues d’éternels adolescents insatisfaits.

Cette fresque de vie peinte sur un peu plus de 700 pages se lit sans déplaisir malgré les longueurs, les répétitions et certains artifices mis en place par l’auteur parfois peu convaincants. Les allers-retours dans le passé s’entremêlent, sans clairement se définir; le temps devient une gigantesque toile d’araignée connectant les vies des personnages entre elles par le biais d’évènements divers que l’auteur ne raconte jamais de façon linéaire. Si j’ai beaucoup apprécié cet aspect de la narration, celle-ci n’est cependant pas dépourvue de défauts. L’histoire est racontée à la troisième personne et se focalise tour à tour sur un personnage ou un couple en particulier, ce qui en soi peut être intéressant mais qui donne ici plutôt l’impression que l’auteur n’a pas été à même de choisir entre une narration extérieure et une alternance de points de vue. Cela donne l’impression d’être constamment dans une sorte de subjectivité “objectivisée”, créant une confusion et un agacement qui, même s’ils n’entravent pas le plaisir de lecture, demeurent gênants. Il y a également un décalage au niveau des personnages qui échappent souvent à leur auteur tant leurs façons d’être au monde et entre eux semblent se dissocier de ce que nous en dit le narrateur. Cela crée un sentiment étrange, et parfois inconfortable en ce qu’il nous fait remettre constamment en question notre ressenti de lecteur par rapport aux différentes personnalités de chacun.

Cependant, malgré ces éléments perturbateurs, Les intéressants reste un roman plaisant, qui se dévore avec appétit. Ses personnages ne sont pas particulièrement attachants, mais ils nous parlent de la vie et des compromis qu’elle nous force à faire avec nos rêves d’adolescent. Des petites joies et des drames du quotidien. De la frustration face à des sentiments incontrôlables. Des petites mesquineries aussi. Des secrets enfouis et de la vérité qu’on choisit d’ignorer par commodité. De la beauté des gestes simples et des regards qui disent tout. De l’imperfection de l’amour et de l’amitié. Tout ce qui nous forge finalement, nous façonne et nous fait devenir. Un roman idéal pour un moment de détente empreint de nostalgie et du goût amer des espérances déçues.

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Martin Eden

9782752905536L’une de mes résolutions pour 2017 est de partir à la découverte de la littérature américaine par le biais d’une démarche plus active, en me concentrant sur certains auteurs au cours de certains mois. C’est un projet que je partage avec une amie et qui nous tient à coeur de réaliser cette année. Pour le mois de janvier, nous avions décidé de nous concentrer sur Jack London, et ce fut l’occasion idéale pour moi de sortir de ma bibliothèque ce roman dont on m’avait tant vanté les mérites et que je me réservais pour je ne sais quelle occasion. Peut-être avait-il tout simplement pour vocation de me faire débuter cette année de lectures de la plus belle des façons, qui sait. Toujours est-il que c’est totalement ébahie, et encore nimbée d’un sentiment d’émerveillement que j’écris ce billet ce soir. S’il est indéniable que le temps doive faire son office pour juger de l’impact laissé par un roman, il n’en demeure pas moins que pour moi, il y a indiscutablement un avant et un après Martin Eden.

Martin Eden, jeune marin issu de la banlieue de San Francisco, se retrouve le temps d’un soir à la table d’une famille bourgeoise des beaux quartiers. Ce dîner est l’occasion pour Martin de découvrir un tout autre monde que le sien, où le calme règne, et où les livres se disputent l’espace avec l’art. C’est aussi lors de cette soirée qu’il fait la connaissance de la fille de la famille, Ruth, une jeune femme belle et cultivée dont il tombe immédiatement amoureux. Pour la conquérir, une seule solution s’impose à lui : s’instruire pour s’élever de sa classe et pouvoir un jour obtenir la main de celle qu’il a placée comme la récompense du travail acharné dans lequel il s’apprête à foncer tête baissée. Rapidement, Martin se rend compte qu’il dispose de facilités. Après avoir révisé sa grammaire et appris à s’exprimer comme on le fait dans les beaux salons, il s’attaque à la littérature, à la philosophie, aux sciences,… Il est avide de connaissances, et nourrit l’ambition de devenir un grand écrivain. Toutes ces découvertes provoquent chez lui un enthousiasme naïf et touchant, mais elles mettent surtout en marche l’incroyable dévouement de Martin pour l’écriture qui s’empare de lui comme une maîtresse dévorante, le tenant éveillé nuit et jour. Il se met au service de son inlassable inspiration, les mots défilent, et les pages se noircissent très rapidement. Chaque histoire est envoyée à toutes les revues littéraires du pays. Les refus s’accumulent, l’argent de sa dernière sortie en mer s’amenuise, et tous l’invite à “trouver un travail” car personne ne croit en ses aspirations d’écrivain. Ce combat envers et contre tous qu’il mènera jusqu’à la gloire lui laissera un goût très amer. Martin s’astreint à un rythme de travail effréné, il est possédé par un démon duquel il s’accommode très bien. Mais avec l’instruction et la gloire viennent également les désillusions. Le vernis qui enveloppe la bourgeoisie et le piédestal sur lequel Martin l’avait placée ne parviennent pas à préserver longtemps les illusions du jeune homme qui a tôt fait de se rendre compte de la futilité et de l’hypocrisie de ce monde, de son ignorance et ses mascarades. En raison de son intelligence exceptionnelle et sa capacité aiguë à percevoir les subtilités de la réalité qui l’entoure, Martin se rend compte peu à peu qu’il occupera toujours une place inconfortable, entre le monde qu’il a quitté et celui vers lequel il tend avec un enthousiasme de plus en plus désabusé.

On dit de ce roman qu’il est largement autobiographique, London ayant placé dans son personnage beaucoup de lui et de son parcours personnel en tant qu’écrivain. Lorsque l’on s’intéresse de plus près à sa vie, il est effectivement indéniable que Martin Eden soit fait de la même fibre que celle de son créateur. Cependant, ce dernier s’en est toujours défendu, ayant écrit Martin Eden comme une critique de l’individualisme exacerbé incarné par son héros qui rejette des valeurs auxquelles lui-même adhère. Il est souvent dit de Jack London qu’il est devenu Martin Eden, et qu’en l’écrivant, l’auteur a en quelque sorte scellé son destin. Le lecteur l’a reconnu en Martin, il l’est donc devenu. Ce qui est intéressant à mettre en parallèle, c’est ce sentiment d’incompréhension du public éprouvé par l’auteur. Martin ne comprend pas ce qui fait tout à coup son succès, pourquoi il est acclamé maintenant alors qu’il n’avait pas de quoi se nourrir quelques mois auparavant. Comme il le répète inlassablement “il avait déjà tout écrit”, alors pourquoi l’encenser maintenant, pourquoi s’arracher ces manuscrits rejetés des centaines de fois par le passé ? Une question qui tourne sans cesse dans la tête de notre héros, qui le hante et le tire peu à peu vers “le royaume des ombres”, un royaume fait de désillusions livrant un combat déloyal à l’idéaliste qu’il est. La gloire jette un visage nouveau sur le monde qui l’entoure, et l’argent ne peut pas grand chose face à la malédiction de l’artiste incompris.

Martin Eden est un roman extraordinaire, foisonnant d’idées, de réflexions sur la nature humaine, sur la société et ses classes, et sur la vie en général. C’est un roman qui épuise par son extrême vivacité, mais qui donne énormément de courage aussi. Martin ne perd jamais espoir, il fait preuve d’une ténacité irrépressible, d’une force de vie magnétique et d’un idéalisme fascinant. L’écriture est incroyable, vive, étourdissante. Elle nous immerge dans le monde de Martin, et nous fait ressentir toute une série d’émotions si intenses, si réelles qu’elles forment autour du roman une aura qui nous hante et nous change pour toujours.

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Mon année américaine

Comme j’en parlais dans mon billet sur mes résolutions, nous avons pour projet commun avec une amie de nous intéresser davantage à la littérature américaine et à ses grands auteurs, contemporains ou classiques. Nous avons attribué chaque mois à un auteur, histoire de pouvoir organiser nos lectures ; ce qui ne veut pas dire que je ne lirai pas certains auteurs avant ou après le mois qui leur est dédié. Ce calendrier est simplement là pour que nous lisions toutes les deux au moins un roman (pas forcément le même) de ces auteurs durant le même mois pour ensuite partager nos impressions de lecture.

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Voici notre calendrier :

JANVIER : Jack London
FEVRIER : Paul Auster
MARS: William Faulkner
AVRIL: Richard Ford
MAI : Jim Harrison
JUIN : Ernest Hemingway
JUILLET : John Irving
AOUT: Joyce Maynard
SEPTEMBRE : Joyce Carol Oates
OCTOBRE : Philip Roth
NOVEMBRE : Mark Twain
DECEMBRE : Richard Yates

Letters from Skye

51ax2juzfl-_sx323_bo1204203200_Alors que j’aidais ma mère à choisir sa prochaine lecture en parcourant sa bibliothèque, je suis tombée sur son exemplaire de Letters from Skye, intitulé Une lettre de vous en français, un titre un peu ringard qui pourrait faire fuir et qui ne rend pas du tout justice au roman si vous voulez mon avis.

S’il est un genre que j’affectionne particulièrement lorsqu’il est bien mené, c’est celui du roman épistolaire. Rien de tel que de s’immerger dans une histoire composée d’une série de lettres bien écrites témoignant avec sensibilité de la relation entre deux personnes. Il y a quelque chose de tellement intime dans la rédaction d’une lettre, ne serait-ce que l’idée du contact physique avec le papier que son correspondant a lui-même tenu entre les mains et sur lequel transparait une forme d’expression même de sa personnalité : son écriture. Bien sûr, lorsque l’on ouvre un livre, aussi bien édité puisse-t-il être, la police d’écriture demeure régulière et le papier n’a quant à lui jamais été touché par les personnages du roman. Il en revient donc exclusivement à l’écriture de l’auteur d’arriver à faire transparaître uniquement avec ses mots toutes ces petites choses qui font d’une lettre quelque chose de spécial. Recevoir une lettre, c’est tellement précieux. C’est penser à la distance qu’elle a parcourue, et au lien qu’elle crée et entretient, c’est le temps et l’attention de quelqu’un qui nous sont offerts. Mais c’est aussi remarquer que l’encre a légèrement coulé et se dire qu’elle a sans doute bravé les intempéries avant de nous parvenir. C’est entendre le bruit de l’enveloppe qui se déchire pour révéler son contenu. C’est reconnaître l’écriture de celui ou celle dont on attend de lire les mots, se demander ce qui a pu provoquer telle ou telle rature ou au contraire admirer les courbes des lettres parfaitement formées de pages en pages.

Lourde tâche pour l’auteur s’il en est une que d’être en mesure d’arriver à reproduire tous ces effets, et c’est ce qui fait selon moi un roman épistolaire réussi. Je dois pouvoir imaginer toutes ces choses et m’immerger complètement dans la correspondance des personnages, et par son biais, faire leur rencontre et découvrir leur histoire commune. Pour moi, Letters from Skye est un très bel exemple de romance épistolaire aboutie prenant forme au travers des lettres échangées à l’aube de la 1ère guerre mondiale entre une poétesse écossaise vivant sur l’Île de Skye et un américain admiratif de son travail. Je ne crois pas que j’ai besoin de vous en dire plus sur l’histoire en tant que telle, a part vous certifier que tous les ingrédients pour passer un bon moment de détente sont au rendez-vous. Et puis les brumes de l’île sont parfaites pour accompagner les soirées automnales… Il est disponible en poche, alors vous aurez bien tort de vous en priver. Ma mère a elle aussi beaucoup aimé.