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Martin Eden

9782752905536L’une de mes résolutions pour 2017 est de partir à la découverte de la littérature américaine par le biais d’une démarche plus active, en me concentrant sur certains auteurs au cours de certains mois. C’est un projet que je partage avec une amie et qui nous tient à coeur de réaliser cette année. Pour le mois de janvier, nous avions décidé de nous concentrer sur Jack London, et ce fut l’occasion idéale pour moi de sortir de ma bibliothèque ce roman dont on m’avait tant vanté les mérites et que je me réservais pour je ne sais quelle occasion. Peut-être avait-il tout simplement pour vocation de me faire débuter cette année de lectures de la plus belle des façons, qui sait. Toujours est-il que c’est totalement ébahie, et encore nimbée d’un sentiment d’émerveillement que j’écris ce billet ce soir. S’il est indéniable que le temps doive faire son office pour juger de l’impact laissé par un roman, il n’en demeure pas moins que pour moi, il y a indiscutablement un avant et un après Martin Eden.

Martin Eden, jeune marin issu de la banlieue de San Francisco, se retrouve le temps d’un soir à la table d’une famille bourgeoise des beaux quartiers. Ce dîner est l’occasion pour Martin de découvrir un tout autre monde que le sien, où le calme règne, et où les livres se disputent l’espace avec l’art. C’est aussi lors de cette soirée qu’il fait la connaissance de la fille de la famille, Ruth, une jeune femme belle et cultivée dont il tombe immédiatement amoureux. Pour la conquérir, une seule solution s’impose à lui : s’instruire pour s’élever de sa classe et pouvoir un jour obtenir la main de celle qu’il a placée comme la récompense du travail acharné dans lequel il s’apprête à foncer tête baissée. Rapidement, Martin se rend compte qu’il dispose de facilités. Après avoir révisé sa grammaire et appris à s’exprimer comme on le fait dans les beaux salons, il s’attaque à la littérature, à la philosophie, aux sciences,… Il est avide de connaissances, et nourrit l’ambition de devenir un grand écrivain. Toutes ces découvertes provoquent chez lui un enthousiasme naïf et touchant, mais elles mettent surtout en marche l’incroyable dévouement de Martin pour l’écriture qui s’empare de lui comme une maîtresse dévorante, le tenant éveillé nuit et jour. Il se met au service de son inlassable inspiration, les mots défilent, et les pages se noircissent très rapidement. Chaque histoire est envoyée à toutes les revues littéraires du pays. Les refus s’accumulent, l’argent de sa dernière sortie en mer s’amenuise, et tous l’invite à “trouver un travail” car personne ne croit en ses aspirations d’écrivain. Ce combat envers et contre tous qu’il mènera jusqu’à la gloire lui laissera un goût très amer. Martin s’astreint à un rythme de travail effréné, il est possédé par un démon duquel il s’accommode très bien. Mais avec l’instruction et la gloire viennent également les désillusions. Le vernis qui enveloppe la bourgeoisie et le piédestal sur lequel Martin l’avait placée ne parviennent pas à préserver longtemps les illusions du jeune homme qui a tôt fait de se rendre compte de la futilité et de l’hypocrisie de ce monde, de son ignorance et ses mascarades. En raison de son intelligence exceptionnelle et sa capacité aiguë à percevoir les subtilités de la réalité qui l’entoure, Martin se rend compte peu à peu qu’il occupera toujours une place inconfortable, entre le monde qu’il a quitté et celui vers lequel il tend avec un enthousiasme de plus en plus désabusé.

On dit de ce roman qu’il est largement autobiographique, London ayant placé dans son personnage beaucoup de lui et de son parcours personnel en tant qu’écrivain. Lorsque l’on s’intéresse de plus près à sa vie, il est effectivement indéniable que Martin Eden soit fait de la même fibre que celle de son créateur. Cependant, ce dernier s’en est toujours défendu, ayant écrit Martin Eden comme une critique de l’individualisme exacerbé incarné par son héros qui rejette des valeurs auxquelles lui-même adhère. Il est souvent dit de Jack London qu’il est devenu Martin Eden, et qu’en l’écrivant, l’auteur a en quelque sorte scellé son destin. Le lecteur l’a reconnu en Martin, il l’est donc devenu. Ce qui est intéressant à mettre en parallèle, c’est ce sentiment d’incompréhension du public éprouvé par l’auteur. Martin ne comprend pas ce qui fait tout à coup son succès, pourquoi il est acclamé maintenant alors qu’il n’avait pas de quoi se nourrir quelques mois auparavant. Comme il le répète inlassablement “il avait déjà tout écrit”, alors pourquoi l’encenser maintenant, pourquoi s’arracher ces manuscrits rejetés des centaines de fois par le passé ? Une question qui tourne sans cesse dans la tête de notre héros, qui le hante et le tire peu à peu vers “le royaume des ombres”, un royaume fait de désillusions livrant un combat déloyal à l’idéaliste qu’il est. La gloire jette un visage nouveau sur le monde qui l’entoure, et l’argent ne peut pas grand chose face à la malédiction de l’artiste incompris.

Martin Eden est un roman extraordinaire, foisonnant d’idées, de réflexions sur la nature humaine, sur la société et ses classes, et sur la vie en général. C’est un roman qui épuise par son extrême vivacité, mais qui donne énormément de courage aussi. Martin ne perd jamais espoir, il fait preuve d’une ténacité irrépressible, d’une force de vie magnétique et d’un idéalisme fascinant. L’écriture est incroyable, vive, étourdissante. Elle nous immerge dans le monde de Martin, et nous fait ressentir toute une série d’émotions si intenses, si réelles qu’elles forment autour du roman une aura qui nous hante et nous change pour toujours.

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