Monthly Archives: March 2017

En finir avec Eddy Bellegueule

En finir avec Eddy Bellegueule est un roman autobiographique dans lequel l’auteur, Edouard Louis, nous raconte sans concession son enfance perdue au sein d’une famille très pauvre dans un village oublié de la Picardie. La scène d’ouverture du roman nous donne immédiatement le ton. Nous assistons au harcèlement d’Eddy par deux collégiens plus âgés. Il n’a que dix ans, et il subit au quotidien les insultes et les coups de ses agresseurs. Dans un milieu où pour être un homme, il faut être bruyant, jouer au foot, boire, aimer les filles et les traiter sans respect, il n’y a pas de place pour un garçon aux allures efféminées. Tous se méfie de la différence qu’ils associent systématiquement à l’exclusion et la honte qui lui est associée. Pourtant, Eddy donnerait tout pour devenir un dur, et occuper au sein de sa famille et de son village la place que sa nature lui voit exclure. Il est difficile de ne pas ressortir touché des confidences de cet adolescent, de ses tourments intérieurs qu’il n’arrive à exorciser qu’en subissant les coups et les insultes qu’on lui porte. Il n’a pas les armes pour se défendre, ni se comprendre, et se montre aussi dur envers lui-même que ne l’est son environnement.

Mais Edouard Louis ne se limite pas au portrait autobiographique pour en finir avec les traumas de son enfance. Il dresse à travers une série de chapitres courts le portrait de sa famille, et du village dans lequel il a grandi, sans vernis et sans volonté de ménager son lecteur, le tout dans une écriture simple et brillante. Tous y passe, du grand frère violent au père au dos cassé préférant la fierté d’une vie misérable plutôt que d’abandonner celle qui laisserait sa femme travailler, en passant par la grand-mère entourée de chiens qu’elle ne peut nourrir et qui vit dans une maison délabrée… On sent clairement sa volonté de parler de ces personnes qui sont nées, qui travailleront et qui mourront toutes dans le même village, ce milieu enfermant régi par le rythme d’une seule usine, et répondant à toute un série de règles sociales édictées par une sorte d’échelle du plus miséreux sur laquelle le simple fait de se laver suffit à gravir un échelon. La violence, tant physique que psychologique, domine le quotidien d’Eddy, mais l’auteur la contextualise, lui donne un sens sans l’excuser, en expliquant ce qu’a été pour lui la découverte de son homosexualité dans ce milieu social extrêmement pauvre et déshérité. La rancune ne se fait pas ressentir dans la plume de l’auteur qui ne juge pas les siens. On y trouve même plutôt un ton attendri quand il parle de sa famille, tout en restant lucide face à ce qu’il a vécu. Le regard qu’il porte sur son histoire reste celui de la personne qui a été exclue pour ce qu’il était, et peu importe que cette exclusion aie été source d’émancipation et de réussite. En finir avec Eddy Bellegueule est un témoignage puissant duquel on ne ressort pas indifférent.

Le nouveau nom

(attention, spoilers)

Dans ce second roman, nous reprenons la vie d’Elena et de Lila là où nous l’avions laissée à la fin du premier volume. Lila est maintenant mariée et doit affronter les réalités de la vie conjugale aux côtés d’un mari dont elle découvre la trahison le jour de son mariage. Les débuts du mariage se révèlent extrêmement difficiles pour Lila, qui n’a que 16 ans, et qui n’éprouve plus aucun respect pour son mari qu’elle juge faible et décevant. Celui-ci tente de la soumettre à sa volonté, et à lui imposer son autorité en usant de la force. Mais c’est très mal connaître son épouse et sous-estimer sa force de caractère que de penser que les coups et les agressions verbales finiront par lui faire obtenir l’obéissance ou retrouver le respect. Lila décide donc de subir tout en mettant à son profit tout ce que ce mariage lui offre. Elle dépense l’argent pour le seul plaisir de contrarier son mari, jouit de son nouveau statut social au sein du quartier, et use de son pouvoir de persuasion pour obtenir ce qu’elle veut de qui elle veut. Bien qu’en proie à des sentiments parfois extrêmement noirs, Lila reste égale à elle-même : forte, imprévisible, entêtée, rebelle et provocatrice. Elena quant à elle poursuit ses études au lycée, puis à l’université à Pise où elle obtient une bourse d’étude qui lui permet enfin de s’éloigner de Naples et lui offre, comme elle le dit si bien, “une chambre à elle”. Elle découvre la liberté, voyage, et continue de nourrir sa boulimie d’apprentissage répondant à l’éternel sentiment d’infériorité qu’elle éprouve face à l’esprit vivace et inventif de son amie. Elena a toujours une forte propension à se sous-estimer, une façon de se penser elle-même qui selon moi est un moyen détourné de trouver le courage de ses ambitions. Mettre Lila sur un piédestal tout en la confrontant à la réalité désastreuse de la vie qu’est la sienne semble être pour elle, en partie du moins, une sorte de rappel constant que l’intelligence ne mène pas à tout, qu’il faut travailler sans relâche, aveuglément et ne jamais sombrer dans l’auto-satisfaction. Au début du roman, Elena se pose beaucoup de questions sur son avenir, et envisage sérieusement d’arrêter le lycée et de se marier avec son petit-ami d’alors, rêvant d’une vie plus simple, où elle retrouverait le “confort” de la pauvreté qu’elle connaît depuis toujours; éprouvante, mais peu exigeante sur le plan intellectuel. Au fond, qu’est-ce que la “vraie” vie ? Celle de Lila qui a échangé un statut social contre des coups, celle de l’intellectuelle reconnue à laquelle elle aspire ? Celle de l’engagement politique ? Ou celle de femme au foyer, claudiquant peut-être comme sa mère, régissant avec intelligence et fermeté le petit monde qu’est sa famille ? Quelle vie est-elle la plus ancrée dans la réalité ? De jour en jour, Elena ressent l’éloignement et la distance que génère l’éducation, ce qui la fait s’interroger sur ce qu’elle souhaite vraiment. Ce sont, je pense, des questions qu’elle se posera durant toute son existence, et enviera toujours la certitude et l’entêtement de son amie.

L’amitié entre les deux jeunes filles garde sa tonalité unique, entre différends tus, fascination, envie,… On a parfois du mal à comprendre ce qui les lie. Mais cette dernière semble être à l’image des liens que Lila et Elena entretiennent avec le quartier de leur enfance. Voulant à tout prix s’en détacher, sans pour autant en être capable. Cela est moins flagrant chez Lila que chez Elena qui, malgré son éloignement en raison de ses études, revient sans cesse au quartier et nourrit un intérêt bien plus poussé pour ce qui s’y passe que pour les vies de ses camarades de lycée, et d’université. Elena ne nous parle par réellement de ses années loin de Naples, elle nous en brosse rapidement et grossièrement les traits, les réduisant en quelques chapitres qui nous donne une idée peu précise de ce à quoi ressemblait son quotidien à Pise. Pour elle, la vie et toute son effervescence se situent à Naples, là où se trouve sa prodigieuse amie.

L’un des passages les plus marquants du roman est celui de l’été qu’Elena et Lila passent ensemble à Ischia, en compagnie de la mère et de la belle-soeur de cette dernière. Au cours de cet été, de nombreux bouleversements vont s’opérer, notamment pour Lila qui renoue avec l’insouciance de son âge alors même que ce séjour à la mer est censé favoriser une éventuelle grossesse. Mais Lila est un personnage nourri de paradoxes qui provoquent fascination et frustration mais qui la rendent aussi insaisissable. Loin de son mari qui ne lui rend visite que les weekends, Lila s’autorise à se réouvrir à la vie, aux idées, à la culture. Ce regain d’intérêt pour l’instruction provoque un sentiment d’ambivalence très marqué chez Elena, notamment parce qu’il a pour effet d’attirer l’attention de Nino, ce garçon devenu jeune homme dont Elena est amoureuse depuis l’enfance. Nino a suivi à peu de choses près le même chemin vers l’émancipation qu’Elena. Ils ont fréquenté le même lycée et se sont tous deux attiré les faveurs du même professeur, Mme Galiani. Cet été à Ischia marque un tournant dans les vies respectives des deux amies, ainsi que dans leur amitié. Elles évoluent toujours toutes les deux de façon différente, marquées par les conséquences des évènements vécus au cours de cet été. Elena Ferrante a une plume vraiment incroyable, brillante de simplicité mais tellement complexe dans l’appréhension de ses personnages et de leurs réactions. C’est rare de trouver un récit comme celui de cette série napolitaine, aussi bien écrit et aussi prenant, sans compromis sur la réalité dont il souhaite rendre compte, ni sur la beauté et la noirceur des sentiments humains. Je suis actuellement plongée dans le troisième tome, et c’est toujours aussi admirable.

Culottées, des femmes qui ne font que ce qu’elles veulent (vol 1 & 2)

Dans ces deux volumes, Pénélope Bagieu rassemble une trentaine de portraits de femmes qui sont parvenues à laisser derrière elles un héritage peu commun, que ce soit dans les domaines au sein desquels elles se sont illustrées, qu’au travers de la détermination dont elles ont fait preuve pour y parvenir. Grâce à leurs forces inépuisables (et c’est littéralement le cas pour certaines), leurs courages, leurs intelligences mais surtout leurs persévérances à l’encontre des épreuves que la vie leur a imposées, elles ont tenté de s’émanciper tant bien que mal, et chacune à leur façon, des différentes sociétés paternalistes régissant leur monde d’alors, et d’aujourd’hui. Ce sont toutes des femmes remarquables et inspirantes, même si leurs parcours furent peu remarqués, tus ou lâchement relégués aux oubliettes.

Pénélope Bagieu retrace la vie de chacune d’entre elles en quelques planches colorées depuis leur naissance jusqu’à leur mort (pour celles que ça concerne), en mettant en avant les éléments marquants de leur existence, qu’ils aient été des évènements formateurs de leurs destinées ou acteurs au premier plan de celles-ci. Certains destins sont bouleversants et tragiques, mais la force de vie de ces femmes arrive toujours à percer, notamment au travers de l’humour piquant et habilement dosé de Pénélope Bagieu qui parvient à transformer chacune des trames narratives en un concentré d’énergie positive, donnant quelque chose de lumineux à ces portraits qui deviennent des leçons de vie nous prodiguant les clés et les armes pour reconnaître et se débarrasser des oeillères que l’on a longtemps fait porter aux femmes, et qui existent malheureusement toujours. Chaque chapitre se conclut par une magnifique illustration en double page. Chacune de ces femmes, leurs histoires et leurs caractères respectifs ne peuvent que susciter l’admiration et l’humilité, tout en nous donnant le courage de nos opinions et de nos valeurs, de rester confiantes, batailleuses et culottées dans nos vies personnelles, et face aux épreuves présentes et à venir. Ce sont deux ouvrages à prescrire à tous, et à tout âge.

De Margaret Hamilton, la célèbre sorcière de l’ouest à la peau verte, à Nellie Bly, journaliste volontairement enfermée dans un asile,  en passant par Giorgina Reid, gardienne de phare, Phulan Devi, reine des bandits, Frances Glessner Lee, miniaturiste de scènes de crime et inspiration pour le personnage de Jessica Fletcher, Las Mariposas, Peggy Guggenheim, Joséphine Baker, Betty Davies,… toutes forment un ensemble hétéroclite, une sorte de bataillon invincible venu de tous horizons, prêt à prendre le monde en main et à lui montrer de quel bois il se chauffe. On ne peut qu’imaginer à quoi ressemblerait le monde si toutes ces femmes avaient uni leurs forces en même temps… Car on ne peut désormais plus dire que les super-héroïnes n’existent pas…