L’amie prodigieuse

a13862En cette fin d’année, j’ai moi aussi succombé à la “Ferrante fever”. Premier volet d’une série de quatre romans, L’amie prodigieuse nous plonge au coeur d’un quartier de Naples, au lendemain de la seconde guerre mondiale. On y suit le quotidien de deux amies, Lila et Elena, la narratrice, deux fillettes très différentes, mais que l’intelligence et le goût pour l’instruction rapprochent. Lila est naturellement brillante, son esprit est vif, inventif et rebelle tandis qu’Elena apparaît davantage en retrait, plus effacée, mais plus concentrée et courageuse. Bien qu’elle soit elle aussi dotée d’une intelligence qui suscite l’admiration de ses professeurs, elle doit fournir plus d’efforts que Lila et s’astreint à un rythme de travail plus contraignant pour maintenir la comparaison. En réalité, cette compétition n’existe que dans l’esprit d’Elena sur qui Lila exerce une immense fascination. Elena et Lila sont toutes deux issues du même milieu populaire. Le père d’Elena est portier à la mairie, tandis que celui de Lila est cordonnier. Elles viennent toutes deux de familles nombreuses au sein desquelles les enfants sont avant tout considérés comme des sources potentielles de revenus, ou d’avancement grâce au mariage. C’est pourquoi, à la fin de l’enseignement primaire, lorsque leur maîtresse les encourage toutes deux à poursuivre leurs études au collège, leurs parents respectifs rejettent l’idée. Mais si les parents de Lila refusent catégoriquement que leur fille continue son éducation, ceux d’Elena finissent par se montrer plus réceptifs, et acceptent que celle-ci entre au collège. La compétition reste cependant de mise car Lila, privée de l’opportunité de faire travailler son esprit, fréquente assidument la bibliothèque du quartier. Les deux jeunes filles se réservent des moments privilégiés où Elena partage son apprentissage avec son amie qui poursuit quant à elle son éducation en autodidacte.

Au fur et à mesure qu’on avance dans le roman, nous nous immergeons dans la vie quotidienne de ce quartier populaire en apprenant les règles qui le régissent, tout en assistant à la violence quotidienne qui y règne, devenue ordinaire pour ses habitants. Elena et Lila tentent de s’émanciper de ces lois sociales étouffantes, particulièrement pour les femmes qui contrairement aux hommes n’avaient aucun pouvoir de décision. Elena suit la voie de l’instruction en apprenant à voir le monde à travers un autre prisme que celui modelé par sa famille, ses amis, son quartier. Lila, privée de cette opportunité, a rapidement compris que pour elle, l’élévation se ferait par une alliance intelligemment orchestrée.

Ce premier tome se concentre sur l’enfance des deux personnages principaux jusqu’à leur adolescence. L’histoire nous est racontée par Elena elle-même, ce qui nous fait entrer instantanément dans le récit, et expérimenter en même temps que les personnages leur quotidien et leurs sentiments. Nous découvrons Lila à travers les yeux de son amie et cela nous permet rapidement de nous rendre compte de la fascination que cette dernière suscite autour d’elle. Pourtant c’est surtout à Elena que l’on s’attache, à sa douceur, son intelligence discrète et son côté idéaliste. Elena ne cesse jamais de s’enrichir et se montrera toujours plus exigeante quant à son apprentissage, même lorsque Lila aura décidé de s’en éloigner. La personnalité de Lila est quant à elle plus difficile à cerner, et provoque chez le lecteur la même frustration que celle qu’éprouve parfois la narratrice. Ses humeurs changeantes, entre cruauté et générosité, lui donnent un côté imprévisible et indomptable; son intelligence quant à elle la rend prodigieuse. Pourtant on ne peut pas s’empêcher de déceler la fragilité qu’elle s’évertue à cacher derrière sa fierté. Peut-être cette impression est à mettre en relation avec la position de la narratrice qui ne raconte pas au présent, mais qui se remémore son enfance et celle de son amie. Cette façon de mettre l’histoire en scène lui permet de porter un regard différent sur l’histoire, le regard de celle qui sait ce qui s’est passé ensuite. Ce point de vue subjectif et partiellement omniscient crée un suspense qui semble se diriger vers une destinée tragique, ce qui donne d’autant plus de corps aux comportements parfois étranges de Lila et nous fait nous interroger sur ce que la vie lui réserve.

L’écriture d’Elena Ferrante est extraordinaire, simple et efficace mais pleine de finesse, que ce soit dans l’étude psychologique de ses personnages que dans sa capacité à recréer tout un quartier et donner vie à ses habitants. Elle ne s’appesantit jamais, les descriptions ne sont jamais trop longues, les évènements ne tirent jamais en longueur. Elle parvient à créer une véritable place à l’introspection tout en donnant à son récit une vivacité exceptionnelle. Ses personnages sont incarnés et présents, peu importe la désapprobation ou le sentiment de révolte qu’ils suscitent. L’auteur ne fait pas de compromis romanesque avec la réalité de l’histoire qu’elle souhaite raconter. J’ai adoré ce roman qui m’a d’ailleurs souvent fait penser au Lys de Brooklyn de Betty Smith, pour Elena, mais aussi pour le contexte social qu’il dépeint. Une comparaison qui est un gage de qualité à elle-seule car il s’agit là d’un de mes romans préférés. L’amie prodigieuse est donc un roman que je vous recommande vivement ! Le nouveau nom, le tome 2 de la série, devrait se trouver sous le sapin, et je ne pense pas que je pourrais attendre longtemps avant de m’y replonger !

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