Quand rentrent les marins

product_9782070458134_195x320Il y a quelques semaines j’ai découvert la plume d’Angela Huth et cette découverte fut passionnante. Si vous n’avez encore rien lu d’Angela Huth, je ne peux que vous recommander de vous plonger sans plus attendre dans Quand rentrent les marins qui suit la vie de deux amies depuis leur enfance. Myrtle et Annie sont deux femmes de pêcheurs, et si leur quotidien au sein d’une petite ville côtière d’Ecosse rythmée par son port les rapproche, leur façon d’envisager la vie et leurs relations familiales ou amoureuses se révèlent très différentes.

Myrtle est calme et discrète. Elle mène une existence sans histoire, dans un quotidien simple et confortable, aux côtés d’un mari aimant. Annie est beaucoup plus désinvolte et se comporte la plupart du temps de façon égoïste avec son entourage, imposant ses humeurs et desideratas comme bon lui semble. On a souvent l’impression que l’amitié ainsi que la bienveillance dont Myrtle fait preuve à son égard sont des choses qu’elle considère comme acquises, à la façon de ses caprices matériels qui ne sont d’ailleurs pas sans mettre son mari dans des situations délicates.

L’histoire n’a a priori rien d’extraordinaire en elle-même, mais j’aime ces romans où rien ne se passe, où tout se joue dans l’étude psychologique des personnages. Angela Huth dresse le portrait de deux femmes qu’à la fois tout oppose et tout rapproche. En alternant le passé et le présent, elle sonde l’intime et l’inavoué, et explore avec beaucoup de délicatesse la vie de ses héroïnes ainsi que la relation qui les noue. L’amitié et ce qui la jalonne est au coeur du roman. Quels sont les éléments qui la définissent ? Un passé commun suffit-il à maintenir à flots les liens au présent ? Quelles en sont les limites ? Doit-elle nous apporter autant que l’on donne ? Angela Huth aborde également avec beaucoup de sensibilité la question du deuil, celle de l’amour, ou plutôt celle des amours qui viennent nourrir une seule et même vie. Myrtle est une héroïne extraordinaire, une force tranquille dont la retenue et l’humilité forcent l’admiration. Annie génère des sentiments beaucoup plus ambivalents. Ses défauts nous la rendent plus humaine, mais ils font également d’elle quelqu’un de peu aimable dont on décèle rapidement la mauvaise foi et l’attitude faussement insouciante sur laquelle elle joue sans cesse et qui lui vaut beaucoup trop d’excuses.

Quand rentrent les marins est un roman de personnages, mais c’est également un roman d’ambiance. Angela Huth retranscrit à merveille l’atmosphère qui enveloppe cette petite ville de pêche battue sans relâche par les vents écossais. On voit le sel qui vient se coller aux mèches de cheveux, on sent l’odeur du poisson qui accompagne le retour des marins chez eux, le vent nous met le rouge aux joues et nous coupe le souffle. Mais la pureté de l’air et le goût des choses essentielles nous revigorent aussi. L’auteur dépeint la rudesse de la vie de ses personnages sans les priver des joies qui l’accompagnent, même si tous n’ont pas les armes pour les saisir et en profiter.

Si je devais toutefois tempérer mon enthousiasme, j’évoquerais le côté un peu trop appuyé des qualités de Myrtle qui viennent parfois de façon peu subtile nourrir les défauts d’Annie, formant une opposition entre les deux qui devient moins intéressante à suivre. J’ai également trouvé la dernière partie du roman moins maîtrisée et plus faible au niveau de l’intrigue, mais ce sont là des petites imperfections qui restent pour moi secondaires, et qui n’ont en rien entravé mon plaisir de lecture ni mon envie de vous le recommander sans aucune hésitation.

Je vous laisse avec ce court passage qui témoigne de la beauté et la justesse de l’écriture de l’auteur : “L’univers des marins est un monde coupé de tout, dont les réalités sont inconcevables pour quiconque n’est jamais resté plusieurs jours dans un navire aux relents de poisson tanguant solitaire sur les vagues ; un monde où les heures de loisirs se déroulent forcément dans des quartiers aussi exigus que peu ragoûtants, avec en permanence des odeurs de vieille friture et de corps pas lavés. Lorsqu’ils rentrent chez eux, les hommes veulent oublier tout cela. Ils veulent chasser de leur esprit la sauvagerie des tempêtes qui s’acharnent à détruire le bateau, le ballottant sans merci d’une vague colossale à une autre, inondant les ponts et les hommes avec obstination, les laissant transis de froid, épuisés, engourdis, mais tenant toujours bon. Ils n’ont aucun désir de se rappeler ces disputes, ces accès de colère advenus loin de leurs foyers sous un ciel étranger, cette écoeurante déception provoquée par des prises trop maigres. Les pêcheurs tiennent à ce que leur vie demeure cloisonnée, quitte à en tenir parfois leurs femmes à l’écart.”

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