Monthly Archives: October 2016

Quand rentrent les marins

product_9782070458134_195x320Il y a quelques semaines j’ai découvert la plume d’Angela Huth et cette découverte fut passionnante. Si vous n’avez encore rien lu d’Angela Huth, je ne peux que vous recommander de vous plonger sans plus attendre dans Quand rentrent les marins qui suit la vie de deux amies depuis leur enfance. Myrtle et Annie sont deux femmes de pêcheurs, et si leur quotidien au sein d’une petite ville côtière d’Ecosse rythmée par son port les rapproche, leur façon d’envisager la vie et leurs relations familiales ou amoureuses se révèlent très différentes.

Myrtle est calme et discrète. Elle mène une existence sans histoire, dans un quotidien simple et confortable, aux côtés d’un mari aimant. Annie est beaucoup plus désinvolte et se comporte la plupart du temps de façon égoïste avec son entourage, imposant ses humeurs et desideratas comme bon lui semble. On a souvent l’impression que l’amitié ainsi que la bienveillance dont Myrtle fait preuve à son égard sont des choses qu’elle considère comme acquises, à la façon de ses caprices matériels qui ne sont d’ailleurs pas sans mettre son mari dans des situations délicates.

L’histoire n’a a priori rien d’extraordinaire en elle-même, mais j’aime ces romans où rien ne se passe, où tout se joue dans l’étude psychologique des personnages. Angela Huth dresse le portrait de deux femmes qu’à la fois tout oppose et tout rapproche. En alternant le passé et le présent, elle sonde l’intime et l’inavoué, et explore avec beaucoup de délicatesse la vie de ses héroïnes ainsi que la relation qui les noue. L’amitié et ce qui la jalonne est au coeur du roman. Quels sont les éléments qui la définissent ? Un passé commun suffit-il à maintenir à flots les liens au présent ? Quelles en sont les limites ? Doit-elle nous apporter autant que l’on donne ? Angela Huth aborde également avec beaucoup de sensibilité la question du deuil, celle de l’amour, ou plutôt celle des amours qui viennent nourrir une seule et même vie. Myrtle est une héroïne extraordinaire, une force tranquille dont la retenue et l’humilité forcent l’admiration. Annie génère des sentiments beaucoup plus ambivalents. Ses défauts nous la rendent plus humaine, mais ils font également d’elle quelqu’un de peu aimable dont on décèle rapidement la mauvaise foi et l’attitude faussement insouciante sur laquelle elle joue sans cesse et qui lui vaut beaucoup trop d’excuses.

Quand rentrent les marins est un roman de personnages, mais c’est également un roman d’ambiance. Angela Huth retranscrit à merveille l’atmosphère qui enveloppe cette petite ville de pêche battue sans relâche par les vents écossais. On voit le sel qui vient se coller aux mèches de cheveux, on sent l’odeur du poisson qui accompagne le retour des marins chez eux, le vent nous met le rouge aux joues et nous coupe le souffle. Mais la pureté de l’air et le goût des choses essentielles nous revigorent aussi. L’auteur dépeint la rudesse de la vie de ses personnages sans les priver des joies qui l’accompagnent, même si tous n’ont pas les armes pour les saisir et en profiter.

Si je devais toutefois tempérer mon enthousiasme, j’évoquerais le côté un peu trop appuyé des qualités de Myrtle qui viennent parfois de façon peu subtile nourrir les défauts d’Annie, formant une opposition entre les deux qui devient moins intéressante à suivre. J’ai également trouvé la dernière partie du roman moins maîtrisée et plus faible au niveau de l’intrigue, mais ce sont là des petites imperfections qui restent pour moi secondaires, et qui n’ont en rien entravé mon plaisir de lecture ni mon envie de vous le recommander sans aucune hésitation.

Je vous laisse avec ce court passage qui témoigne de la beauté et la justesse de l’écriture de l’auteur : “L’univers des marins est un monde coupé de tout, dont les réalités sont inconcevables pour quiconque n’est jamais resté plusieurs jours dans un navire aux relents de poisson tanguant solitaire sur les vagues ; un monde où les heures de loisirs se déroulent forcément dans des quartiers aussi exigus que peu ragoûtants, avec en permanence des odeurs de vieille friture et de corps pas lavés. Lorsqu’ils rentrent chez eux, les hommes veulent oublier tout cela. Ils veulent chasser de leur esprit la sauvagerie des tempêtes qui s’acharnent à détruire le bateau, le ballottant sans merci d’une vague colossale à une autre, inondant les ponts et les hommes avec obstination, les laissant transis de froid, épuisés, engourdis, mais tenant toujours bon. Ils n’ont aucun désir de se rappeler ces disputes, ces accès de colère advenus loin de leurs foyers sous un ciel étranger, cette écoeurante déception provoquée par des prises trop maigres. Les pêcheurs tiennent à ce que leur vie demeure cloisonnée, quitte à en tenir parfois leurs femmes à l’écart.”

Joséphine Baker

9782203088405Je ne connaissais de la vie de Joséphine Baker que les grandes lignes, essentiellement son succès sur scène en tant qu’artiste noire au début du 20ème siècle, pas grand chose de plus. Mais les personnalités féminines avant-gardistes m’intriguent toujours, c’est pourquoi lorsque j’ai vu cette copieuse bande-dessinée, je l’ai de suite rajoutée à ma liste de livres à lire. Lors d’un passage en librairie le week-end dernier, ma mère me l’a offerte et le soir-même je m’y plongeais. Sur près de 500 pages Catel Muller et José-Louis Bocquet nous racontent en images et en dialogues la vie extraordinaire de cette figure emblématique de la scène du début du 20ème. Outre son talent, Joséphine apparait comme une femme audacieuse, indépendante et qui est restée fidèle à ses principes et ses idées jusqu’à la fin de sa vie. Au fil des pages, nous découvrons l’artiste sous une lumière qui n’est pas uniquement celle des projecteurs, mais celle du coeur et d’une joie de vivre enivrante et souvent contagieuse pour son entourage qui n’a cependant pas toujours les épaules assez solides pour le supporter. Car vivre au rythme de Joséphine, c’est se livrer à une lutte constante avec la société et les convenances, mais c’est aussi apprendre à vivre dans son ombre, ce qui a tôt fait d’en décourager plus d’un. Joséphine vit a 100 à l’heure, tourbillonne et ne ralentit jamais – comme lorsqu’elle conduit apparemment ! Elle n’a peur de rien ni de personne, et vit pour elle et selon sa philosophie. Les hommes vont et viennent, mais ne restent jamais, sans que cela ne paresse l’affecter outre-mesure. Je lisais récemment dans un roman que les adultes étaient des gens qui n’étaient pas doués pour être des enfants, et ça m’a fait penser à Joséphine car je pense qu’elle fait partie de ces personnes qui se sont toujours refusées à devenir des adultes, et de laisser entrer dans leurs vies la peur et les doutes, quelles que soient les épreuves auxquelles elles aient été confrontées.

Par l’intermédiaire de Joséphine, nous faisons également la connaissance d’une partie de la scène intellectuelle et artistique française de l’époque, et c’est un régal ! L’ouvrage de Catel et Bocquet est extrêmement bien documenté, et vous trouverez en bonus à la fin une chronologie de sa vie ainsi qu’un recueil de mini biographies sur les personnes notables qui ont eu la chance de croiser son chemin.

La vie de Joséphine Baker est l’exemple même d’une vie bien vécue, sans concessions faites à ses valeurs, toujours menée avec beaucoup de générosité, de force et de courage tout en dégageant une légèreté et un humour sans faille. Elle fait une héroïne de roman formidable, et cet ouvrage lui rend très bien justice en dressant un portrait bien plus ample que celui de la danseuse en petite tenue. Cette bande-dessinée est exceptionnelle, à l’image de la femme avec laquelle elle nous permet de passer un peu de temps.

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Hotel du lac

41gr7kizr8lJ’ai ramené ce court roman lors de mon dernier séjour à Londres, impossible de passer à côté puisqu’il était mis en avant dans quasiment toutes les librairies. Le décès de l’auteur quelques mois plus tôt a généré un nouvel engouement pour son oeuvre qui est en cours de réédition (en anglais du moins). Je ne connaissais Anita Brookner que de nom, et c’est cette nouvelle mise au devant de la scène qui m’a invitée à m’intéresser plus précisément à ses romans, et à Hotel du lac en particulier. Il était donc sur ma liste de romans à ramener de mon voyage, et quel plaisir de le voir si joliment mis en scène dans les grandes vitrines du Waterstones de Piccadilly. La librairie en faisait sans conteste sa recommandation pour cet été, et ce n’était pas la seule. J’ai donc décidé de ne pas trop tarder pour le découvrir. Le roman se déroulant à la toute fin de l’été, il n’y avait finalement pas de meilleure période que cette fin de mois de septembre ensoleillée pour m’y plonger.

Edith Hope, une femme d’une trentaine d’années, célibataire un peu banale, et auteure de romances plutôt appréciées du public, séjourne dans un hôtel au bord d’un lac en Suisse. La saison estivale touche à sa fin, et les résidents de l’hôtel se font rares. Seuls ceux dont le quotidien n’est pas soumis aux impératifs d’une vie active traditionnelle demeurent. Entre eux, se crée rapidement ce lien de connivence propre aux personnes ayant pour seul point commun de séjourner sous le même toit. Dès les premières pages, nous savons qu’Edith n’a pas choisi de se rendre de son plein gré à l’hôtel du lac, mais qu’elle y a été envoyée de force par une amie, après avoir été au coeur de mésaventures dont nous n’aurons connaissance que plus tard dans le roman. Elle se dit qu’elle profitera de ce séjour forcé pour avancer sur son prochain roman, mais les autres résidents lui offrent rapidement une distraction opportune, et elle se prend au jeu de découvrir ce qui se cache derrière ces personnalités plutôt énigmatiques.

L’écriture d’Anita Brookner est belle et évocative. Elle a le sens de la formule, ses phrases s’articulent brillamment et créent une atmosphère très particulière, feutrée, où seuls les sons des poignées de porte, celui des tasses à thé ou des couverts se font entendre, à l’exception peut-être de la volubile et extravagante Mrs Pusey dont le véritable âge intrigue beaucoup notre héroïne. On a parfois l’impression de se trouver dans un roman d’Agatha Christie, à attendre allègrement les identités de la victime et du tueur. Mais ce huis-clos est avant tout le moyen pour l’auteur d’évoquer différentes facettes de la féminité, et de se questionner sur le statut et le rôle de la femme à l’époque. Que signifie être une femme ? Qu’attendent les autres de nous, et doit-on satisfaire à ces attentes ? Le roman date des années 80, mais les personnages qui y circulent semblent appartenir à une autre époque, plus lointaine. Cela ajoute au sentiment de ralenti dans lequel baigne le roman. Peut-être cette impression rend-t-elle compte de la position de transition dans laquelle la femme se trouve encore et questionne la notion d’indépendance qui lui est associée. Anita Brookner alterne entre la première et la troisième personne, un procédé intelligent et mené avec fluidité qui enferme le lecteur dans ce huis-clos particulier, tout en lui donnant un aperçu des pensées de l’héroïne. Certains passages peuvent sembler un peu longs, mais c’est typiquement le genre de roman qui bénéficierait d’une relecture, moins axée sur le dénouement de l’intrigue et l’histoire du personnage principal que sur le développement des idées de l’auteur ainsi que de son écriture. Je vous le recommande chaudement. Le roman n’est plus édité en français, mais il se trouve facilement d’occasion.

Letters from Skye

51ax2juzfl-_sx323_bo1204203200_Alors que j’aidais ma mère à choisir sa prochaine lecture en parcourant sa bibliothèque, je suis tombée sur son exemplaire de Letters from Skye, intitulé Une lettre de vous en français, un titre un peu ringard qui pourrait faire fuir et qui ne rend pas du tout justice au roman si vous voulez mon avis.

S’il est un genre que j’affectionne particulièrement lorsqu’il est bien mené, c’est celui du roman épistolaire. Rien de tel que de s’immerger dans une histoire composée d’une série de lettres bien écrites témoignant avec sensibilité de la relation entre deux personnes. Il y a quelque chose de tellement intime dans la rédaction d’une lettre, ne serait-ce que l’idée du contact physique avec le papier que son correspondant a lui-même tenu entre les mains et sur lequel transparait une forme d’expression même de sa personnalité : son écriture. Bien sûr, lorsque l’on ouvre un livre, aussi bien édité puisse-t-il être, la police d’écriture demeure régulière et le papier n’a quant à lui jamais été touché par les personnages du roman. Il en revient donc exclusivement à l’écriture de l’auteur d’arriver à faire transparaître uniquement avec ses mots toutes ces petites choses qui font d’une lettre quelque chose de spécial. Recevoir une lettre, c’est tellement précieux. C’est penser à la distance qu’elle a parcourue, et au lien qu’elle crée et entretient, c’est le temps et l’attention de quelqu’un qui nous sont offerts. Mais c’est aussi remarquer que l’encre a légèrement coulé et se dire qu’elle a sans doute bravé les intempéries avant de nous parvenir. C’est entendre le bruit de l’enveloppe qui se déchire pour révéler son contenu. C’est reconnaître l’écriture de celui ou celle dont on attend de lire les mots, se demander ce qui a pu provoquer telle ou telle rature ou au contraire admirer les courbes des lettres parfaitement formées de pages en pages.

Lourde tâche pour l’auteur s’il en est une que d’être en mesure d’arriver à reproduire tous ces effets, et c’est ce qui fait selon moi un roman épistolaire réussi. Je dois pouvoir imaginer toutes ces choses et m’immerger complètement dans la correspondance des personnages, et par son biais, faire leur rencontre et découvrir leur histoire commune. Pour moi, Letters from Skye est un très bel exemple de romance épistolaire aboutie prenant forme au travers des lettres échangées à l’aube de la 1ère guerre mondiale entre une poétesse écossaise vivant sur l’Île de Skye et un américain admiratif de son travail. Je ne crois pas que j’ai besoin de vous en dire plus sur l’histoire en tant que telle, a part vous certifier que tous les ingrédients pour passer un bon moment de détente sont au rendez-vous. Et puis les brumes de l’île sont parfaites pour accompagner les soirées automnales… Il est disponible en poche, alors vous aurez bien tort de vous en priver. Ma mère a elle aussi beaucoup aimé.