Un lieu à soi

51bcdziqxvl-_sx327_bo1204203200_Aujourd’hui, j’ai envie d’écrire quelques mots sur l’essai A room of one’s own, que j’ai lu il y a quelques mois déjà mais dont je n’ai pas parlé sur mon ancien blog. C’est le premier et le seul texte que j’ai lu de l’auteur à ce jour, et je pense que d’autres découvertes devraient suivre dans un futur plus ou moins proche.

A room of one’s own est un essai rassemblant différentes conférences données par Woolf en 1928 à Cambridge qui avaient pour sujet les femmes et la fiction. Dès les premières phrases, l’auteure tente de définir et de délimiter son sujet. Celui-ci consiste-t-il à évoquer quelques écrivaines reconnues, comme Jane Austen, les soeurs Brontë, Elizabeth Gaskell,… ? Ou s’agit-il plutôt d’évoquer les femmes et ce qu’elles sont ? Ou les femmes et la fiction qu’elles produisent, ou encore les écrits les concernant ? Alors qu’elle se pose ces questions assises sur les bords d’une rivière, Virginia Woolf arrive à la conclusion que tous ces prismes de lectures sont inextricablement liés et rendent ainsi impossible selon elle de dégager une vérité condensée et universelle sur le sujet que tous pourraient admirer indéfiniment sur le manteau de cheminée (p.4).

Ce qu’elle nous offre en revanche, c’est son processus de réflexion qui l’a menée vers l’opinion selon laquelle une femme doit pouvoir disposer d’un revenu propre et d’un lieu à elle si elle souhaite écrire. En énonçant une telle idée, l’auteure met directement le doigt sur les problématiques liées au statut de la femme de l’époque. Woolf se rend d’abord à “Oxbridge”, et y compare notamment les universités dédiées aux femmes à celles réservées aux hommes, en questionnant les moyens dont disposent les unes et les autres et ceux qui en sont à l’origine. Lors d’un passage au British Museum, elle s’interroge sur les conséquences de la pauvreté sur la fiction, sur la façon dont les hommes se sont appropriés la représentation de la femme et pourquoi ils y consacrent tant d’intérêt. Pourquoi l’opinion d’un homme est-elle considérée comme supérieure en raison du simple fait qu’il n’est pas une femme, peu importe son niveau d’éducation ? Lorsqu’elle revient sur l’histoire des femmes dans le monde de l’écriture, elle illustre son propos en inventant une soeur à Shakespeare dotée des mêmes talents que ce dernier et imagine comment de telles capacités auraient évolué pour une femme de l’époque. Un exemple qui donne du poids à son argument et dont l’image marque le lecteur. Elle poursuit l’histoire des femmes écrivaines en le mettant en lien avec l’évolution du statut la femme, pointant de nouveau la problématique de la dépendance financière, du manque de temps et de l’absence de lieu à soi, mais en soulignant également les auteures qui ont été capables de défier ces circonstances peu favorables et de s’adonner à l’écriture : Jane Austen, Emily et Charlotte Brontë, George Eliot… Elle continue à explorer l’histoire et arrive à ses contemporaines, remarquant que les femmes ne sont plus cantonnées à l’écriture de poésie ou de romans, mais s’attaquent désormais également à des disciplines telles que l’histoire, l’archéologie, la philosophie, la critique, etc. Mais ce n’est pas pour autant que leur écriture soit libérée des préjugés et des restrictions à leur encontre. Pour elle, la liberté intellectuelle est inextricablement liée à l’indépendance matérielle, d’où l’idée d’un lieu à soi et d’un revenu propre comme vecteurs d’émancipation.

Le style imagé de Woolf ainsi que son ton ironique font de cet essai une expérience de lecture aussi plaisante qu’instructive, ce qui n’est sans doute pas étranger à son succès et au rayonnement dont il bénéficie encore aujourd’hui comme l’un des textes fondateurs du féminisme. Ce qui m’a le plus interpellée, et ce à quoi je ne m’attendais pas en lisant Woolf, c’est à quel point l’humour transparait dans les différentes anecdotes qu’elle utilise pour appuyer ses idées. Je pense par exemple à la comparaison des universités par le biais des menus, ce qui peut sembler étrange de prime abord, mais comme elle le souligne si bien : “One cannot think well, love well, sleep well, if one has not dined well.” (p. 23) Ce que les hommes ont apparemment bien compris. Son humour transparait aussi dans certaines des questions soulevées dans le texte, sans en enlever la teneur : “Why does Samuel Butler say, ‘Wise men never say what they think of women’ ? Wise men never say anything else apparently.” (p.37) Et comment ne pas sourire avec elle à l’idée de réunir Austen, les Brontë et Eliot dans une même pièce ? (p.86) J’ai également été séduite par l’association de son cheminement de pensée à ses déambulations entre Oxbridge, Londres, les bords de rivière, les bibliothèques et les salles à manger universitaires. Tout ça en fait un texte hybride, à la frontière de la fiction. On dit souvent de Woolf qu’elle a un style unique, et je commence à comprendre pourquoi.

Avez-vous lu Un lieu à soi ? Ce nouveau titre a été donné par Marie Darrieussecq dans la nouvelle traduction qu’elle a faite de l’essai l’année dernière qui était jusque là édité en français sous le titre Une chambre à soi. Si j’ai un jour la chance de le trouver d’occasion, je serais curieuse d’explorer cette nouvelle traduction.  J’aimerais poursuire ma découverte de l’auteur par Mrs Dalloway, ou peut-être To the lighthouse. Des recommandations ?

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